Opération "Protocole Kétamine"
Le texte suivant a été écrit pour tenter d'exprimer ce que je vis lors d'une perfusion de kétamine à la clinique de la douleur. Étant donné que mon corps est insensible à toutes molécules anti douleurs existantes. Ce protocole est la dernière possibilité pour l'instant d'essayer de vivre un peu mieux cet état permanent de douleurs variées. J'ai commencé ce traitement en mai 2025. A raison d'une fois toutes les 4 ou 5 semaines. Certains trouveront peut-être ce texte un peu....psychédélique...C'est possible. Mais c'est réellement comme cela que je le vis!
Le corps perd son dessin. Il s'étale, se rétracte, déborde de lui-même. Les limites se brouillent, se déplacent, se défont avant de revenir, trop larges, trop étroites, jamais au bon endroit. Rien ne tient. Tout se déplace.
Les points d'appui se densifient. La matière y devient lourde, compacte, insistante. Une force sans visage tire vers le bas, retient, agrippe. Ailleurs, tout s'allège, se soulève, se détache. Deux états contraires se heurtent, se bousculent, se frôlent sans jamais s'accorder. Ils coexistent malgré eux, étrangers l'un à l'autre, forcés de partager un même espace qu'ils déforment en permanence.
Les sensations se dédoublent. Elles montent, se densifient, se dé-densifient, reviennent, se multiplient. Elles se superposent, se croisent, se dispersent. Chaque contact se propage en ondes, chaque pression s'enfonce en profondeur. Le moindre appui devient un événement qui traverse tout, un point de rupture où la matière se concentre avant de se dissoudre.
Le temps se défait. Il respire autour du corps, trop lent, trop rapide, trop vaste. Il s'étire, se replie, se suspend. Il perd sa direction, sa logique, sa continuité. Il devient une texture mouvante, un souffle irrégulier qui enveloppe tout sans jamais se fixer.
Les couleurs se décomposent. Elles se détachent de leur forme, se dispersent en fragments, glissent hors de leur cadre. Elles se recomposent ailleurs, trop vives, trop pâles, trop nombreuses. Elles vibrent dans l'air, dans la peau, dans les pensées.
À l'intérieur, une matière invisible prend place. Elle occupe les interstices, colonise les espaces secrets, s'insinue dans les zones qui n'avaient jamais eu de nom. Elle gonfle, s'étend, pousse les parois, modifie la géographie intime. Elle envahit même les endroits qui n'existaient pas avant, crée des volumes nouveaux, des chambres creuses, des passages inconnus. Le corps devient un territoire traversé par une présence nouvelle, silencieuse, insistante, qui s'installe partout où il reste un espace à prendre.
Par moments, tout se soulève. Une légèreté inattendue traverse l'ensemble, une ouverture, une brèche. Si l'on accepte de lâcher, si l'on cesse de retenir, quelque chose s'élève. Une liberté brute, inédite, presque trop vaste pour être contenue. Un envol possible, fragile, suspendu.
La conscience reste vive, trop vive. Les pensées débordent, se superposent, se dispersent. Elles cherchent une forme, une issue, un passage vers l'extérieur. Elles glissent, se mélangent, reviennent, insistent. Expansion incontrôlée.
Je suis là. Je suis loin. Je suis entière et dispersée. Le corps et l'esprit ont perdu leurs frontières — et dans cet espace sans bords, quelque chose ressemble à l'infini.


