La nuit, je vis
La nuit, je respire enfin. Quand tout s'apaise autour de moi, quelque chose en moi se remet à vivre. Quand la lumière s'efface et que les bruits du monde se retirent, je retrouve un espace où rien ne me heurte.
Je n'ai plus besoin de me défendre contre quoi que ce soit : la nuit ne me prend rien, elle me laisse simplement être. Je n'ai rien à prouver, rien à porter, rien à supporter. Juste être là, présente, à écouter le monde se déposer autour de moi.
La lune éclaire juste assez pour révéler la prairie. La brume glisse depuis la forêt comme un animal silencieux, et les oiseaux racontent leurs histoires dans une langue qui n'a jamais eu besoin de nous. Le rossignol chante tout près, la hulotte hulule au loin, et moi, immobile, j'accueille ce monde qui ne demande rien.
Le jour appartient aux autres. La nuit, elle, ne m'appartient pas — rien ne nous appartient — mais elle m'accueille, elle me reconnaît, elle me laisse une place.
C'est dans l'obscurité que je me retrouve. C'est là que je vis.
Et lorsque le chant du coq s'élève, lorsque le bruit des vivants reprend sa course, je sens la parenthèse se refermer… et déjà, une part de moi attend la prochaine nuit pour retrouver ce calme où je peux enfin exister.
Une autre vie
Parfois, quand je dors, je sais que je dors.
Et je reste.
Des falaises. La rivière en bas est minuscule. Un fil d'argent entre deux parois de pierre. Ou une pierre couverte d'or. Je saute. Pas de peur. Juste le vide sous mes pieds et l'air qui s'ouvre.
Mon corps vole.
Ce corps qui résiste, qui refuse, qui râle — quand je dors, il n'a plus de mémoire de ses blessures. Il escalade. Il nage sous des eaux que personne n'a nommées. Il traverse des fjords qui n'appartiennent à aucune carte.
Quand les monstres arrivent, mi-taureau, mi-serpent, mi-humain, mi-nazi mais pires, des choses sans nom, je m'envole. Mais ils continuent, implacables, indifférents, comme si ma fuite ne changeait rien à leur certitude de m'atteindre. Et parfois ils m'atteignent. La douleur est réelle, aussi précise que le jour. Dans mes rêves, je sens les lames.
Des armées arrivent aussi. Des corps qui marchent encore, conscients et vides à la fois, qui ont tout envahi, tout recouvert, et qui me cherchent dans les décombres de ce monde.
Parfois je meurs. Je n'ai pas le choix. Je suis éjectée brutalement, renvoyée ici, dans ce corps, dans ce lit. Sans savoir comment ça finissait.
J'ai vu des colonnes de fumées s'élever du désert. J'ai vu des souterrains baignés d'une lumière fluorescente qui ne venait de nulle part, que les autres ne voyaient pas. Des cathédrales suspendues dans les nuages, parfois à l'envers, construites selon des règles que la gravité ignore.
Notre monde dans deux cents ans : les immeubles éventrés, la végétation qui pousse à travers les fenêtres, colorée, nouvelle, indifférente à tout ce que nous avions cru édifier pour toujours. D'autres planètes. D'autres codes. D'autres logique. D'autres ciels.
Je vis le passé, le présent, le futur — parfois séparément, parfois ensemble, mélangés dans un même rêve. Dans mes rêves, le temps reprend enfin sa vraie forme. Celui qui a toujours été le mien. Il n'est jamais linéaire. Je respire mieux dans ce temps-là.
Et dans ces mondes-là, il n'y aura jamais personne pour me dire : "c'est impossible." Il n'y a plus ni limites, ni lois, ni frontières.
Mon cerveau ne s'éteint pas quand je dors. Il change simplement de monde.
Quand je dors, je vis. C'est peut-être pour ça que la solitude ne m'écrase pas. J'ai une autre vie.
"La nuit ne me guérit pas. Elle me laisse simplement être ce que je suis — sans témoin, sans attente, sans avoir à expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit."
Autrice
Claire Allard






