Henri-Fernand et moi — une cohabitation non sollicitée
Permettez-moi de vous présenter Henri-Fernand.
Henri-Fernand est mon système nerveux autonome. Il gère, en théorie, tout ce que mon corps est censé faire sans que j'aie à y penser — la respiration, le rythme cardiaque, la digestion, la température, la pression artérielle. En théorie.
En pratique, Henri-Fernand a ses propres idées sur la question.
Nous cohabitons depuis ma naissance — arrangement dont je n'ai jamais vraiment eu le choix — et après des décennies de vie commune, je peux vous dire une chose : Henri-Fernand est un homme de caractère. Susceptible. Imprévisible. Et profondément convaincu d'avoir toujours raison.
Ce matin, par exemple.
Je vis dans l'obscurité — rideaux fermés, lumière tamisée, silence. Pas par goût du mystère, mais parce que Henri-Fernand ne supporte plus grand chose. La lumière vive le contrarie. Le bruit le met en état d'alerte. La musique — moi qui ai vécu de musique, moi dont la vie entière était rythmée par des sons — la musique, maintenant, Henri-Fernand la tolère à peine. Alors je vis dans le silence et l'ombre, comme une photographe qui aurait renoncé à la lumière. L'ironie ne m'échappe pas. Donc ce matin, dans mon obscurité soigneusement entretenue, il y avait juste quelques centimètres de rideau entrouvert — parce qu'on ne peut pas tout contrôler, même Henri-Fernand ne contrôle pas tout, même si il essaie. Et par ces quelques centimètres est entré un rayon de lumière qui est allé se poser exactement sur la tête de mon chat roux.
Mon chat roux, soit dit en passant, est un être d'une gravité absolue. Il passe ses journées dans le fauteuil en face de mon lit à juger le monde avec une expression qui suggère qu'il est profondément déçu par ce qu'il y voit. Ce matin, avec ce rayon de lumière sur sa tête rousse, il ressemblait à un saint en colère dans un tableau flamand du XVIIème siècle — quelque chose entre Rembrandt et le Jugement dernier.
C'était tellement beau que j'ai souri.
Henri-Fernand a immédiatement convoqué une réunion d'urgence.
En moins de trente secondes, mon cœur s'est mis à battre comme le premier mouvement de la Cinquième de Beethoven — puissant, précipité, absolument convaincu de l'imminence d'une catastrophe. Ma tension a décidé de grimper — parce que Henri-Fernand, contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ne fait pas dans la subtilité hypotensive. Non. Quand je me lève, quand je bouge, quand j'ose simplement exister verticalement, il envoie tout vers le haut, comme Rothko peignant en rouge — brutal, envahissant, sans nuance. Une chaleur est montée de l'intérieur — pas la chaleur du soleil, une autre, celle qui brûle sous la peau comme si quelqu'un avait allumé un feu dans mes os.
Pendant des années, quand je décrivais cette chaleur aux médecins, on m'a répondu avec ce sourire légèrement condescendant réservé aux femmes d'un certain âge : "C'est la ménopause, ma chère." Pendant des années. Même quand la ménopause était biologiquement impossible. Même quand j'avais trente ans. Henri-Fernand, lui, trouvait ça hilarant — continuer à me brûler de l'intérieur pendant que les médecins cherchaient mes hormones.
Et puis il y a la respiration.
La nuit, Henri-Fernand s'ennuie. Alors il joue. Son jeu préféré consiste à oublier de me faire respirer — juste une seconde, juste assez pour que mon corps se réveille en sursaut, convaincu d'avoir frôlé la mort. Je me réveille donc en sursaut, plusieurs fois par nuit, avec cette sensation charmante d'avoir été rattrapée in extremis au bord d'un précipice. Henri-Fernand, lui, dort très bien. C'est injuste mais c'est ainsi.
Le reste du temps, quand il ne surréagit pas à la joie ou n'oublie pas de me faire respirer, Henri-Fernand s'occupe à d'autres projets créatifs.
La digestion est devenue une installation artistique contemporaine — imprévisible, non linéaire, avec des résultats que même son auteur ne saurait expliquer. Quelque chose entre Duchamp et une nature morte hollandaise en train de pourrir lentement. Mon rythme cardiaque compose librement, sans contrainte de tempo ni de mesure — du jazz free, en quelque sorte, mais sans le côté festif. Et ma température corporelle — ma température corporelle est une œuvre abstraite que je ne cherche plus à comprendre. Tantôt Monet par temps de brume, tantôt Soulages dans ses noirs absolus. Rarement quelque chose d'agréable.
J'ai appris à négocier avec Henri-Fernand.
Le matin, avant de bouger, je vérifie l'état des lieux. Est-ce qu'on est plutôt "debout envisageable" ou "debout fortement déconseillé" ? Est-ce que le cœur est d'humeur à se tenir correctement ? Est-ce que la tête est suffisamment dans la pièce pour qu'on puisse envisager une phrase complète ?
Certains jours, les négociations aboutissent. D'autres jours, Henri-Fernand campe sur ses positions avec la détermination tranquille de quelqu'un qui sait qu'il a le dernier mot — et il a toujours le dernier mot. Alors je reste dans mon obscurité, avec mon chat roux qui juge le monde depuis son fauteuil, et nous attendons tous les deux qu'Henri-Fernand daigne changer d'avis.
Ce n'est pas une vie ordinaire.
Mais entre Henri-Fernand et moi, après toutes ces années, nous avons conclu un accord tacite. Je lui promets de ne pas trop lui demander. Il me promet de me laisser, de temps en temps, sourire devant un rayon de lumière sur la tête d'un chat roux.
Même si on sait tous les deux qu'il ne tiendra pas sa promesse.

