Ce que les certitudes ignorent : du mystère des nuraghes à l'épigénétique

02/04/2026

Ou "Ne me dites pas que c'est impossible"

 

Il existe des esprits que les certitudes apaisent, des esprits qui se satisfont de réciter par cœur ce qu'on leur a appris, sans éprouver le besoin d'y apposer leur propre pensée, et d'autres que les certitudes inquiètent. Non pas par goût de la contradiction, mais parce qu'ils éprouvent le besoin d'explorer l'envers des évidences, de comprendre ce qui se trame derrière ce que l'on croit savoir. Ce sont des esprits qui ne se satisfont pas des contours, qui cherchent la charpente invisible, la logique enfouie, la part manquante.

Je fais partie de ceux-là. Pas par bravade, ni par posture intellectuelle. C'est simplement de cette manière que ma pensée respire.

Je ne crois pas être née comme ça, évidemment. On se construit au contact des autres, des voix qu'on écoute, des voix qu'on refuse. Mais très tôt, j'ai senti que je ne pouvais pas me contenter de répéter. J'avais besoin de comprendre, de questionner, de retourner les choses dans tous les sens, de laisser une place au doute, à l'hypothèse, à l'inconnu.

C'est peut-être pour cela que certaines découvertes me bouleversent plus que d'autres. La civilisation nuragique (en Sardaigne), par exemple. Une culture entière qui défie les catégories, qui échappe aux récits établis, qui se dresse dans le paysage comme une énigme sculptée dans le silence. Pas d'écriture. Pas de traces de guerre ou de violences. Des milliers de tours — près de huit mille nuraghes — construites en appareil cyclopéen, avec ces blocs massifs ajustés sans mortier, comme si l'île avait été constellée de forteresses avant même que Mycènes ne songe à ses citadelles. Des statues monumentales, figées dans une frontalité qui n'appartient qu'à elles. Des puits sacrés dont l'architecture révèle une maîtrise étonnante de la pierre, de l'eau et de la lumière : escaliers calibrés, voûtes en encorbellement, et parfois même des orientations astronomiques soigneusement étudiées.

Et surtout : ce silence archéologique de près d'un siècle, cette parenthèse obscure dans laquelle tout semble s'être suspendu. Puis, soudain, un culte de l'eau qui apparaît comme une réponse à une catastrophe oubliée, un traumatisme effacé, un événement que nous ne pouvons plus nommer. Ce genre de mystère ne me frustre pas : il déplace mes repères et m'invite à penser autrement, il me rappelle que le réel dépasse toujours ce que nous croyons en comprendre.

Alors forcément, quand quelqu'un me dit : « C'est impossible », je sens une crispation sourde, presque instinctive. Pas de colère, pas d'orgueil — une résistance. Parce que cette phrase n'est pas une explication. C'est une clôture. Une manière de rabattre le monde sur ce que l'on connaît déjà. Un refus d'écouter. Un refus de chercher. Elle m'agace profondément, parce qu'elle confond ignorance et impossibilité.


    

 

Et c'est peut-être dans les cabinets médicaux que cette phrase m'a le plus heurtée. Non pas parce que j'attendais des réponses immédiates, mais parce que j'attendais une forme d'humilité. Dire « impossible », c'est souvent dire : je ne sais pas, mais avec la rigidité de celui qui refuse de l'admettre. C'est confondre les limites d'un savoir avec les limites du réel. C'est oublier que la médecine, comme toutes les disciplines humaines, n'est qu'un état transitoire de la connaissance, une photographie prise à un instant donné de notre compréhension du corps.

L'émergence de l'épigénétique en est un exemple éclatant. Pendant longtemps, l'idée que des traumatismes puissent laisser une empreinte transmissible paraissait spéculative. Aujourd'hui, on sait que certains événements — famines, violences psychologiques, guerres, génocides, persécutions, catastrophes naturelles, abus en tous genres, maladies graves vécues dans l'enfance — peuvent modifier l'expression des gènes et se répercuter sur les générations suivantes. Ce qui relevait hier de l'intuition ou de la psychogénéalogie est devenu un champ de recherche rigoureux. La science avance de cette manière : par déplacements successifs, par révisions, par surprises.

Nos connaissances ne sont jamais que des fragments provisoires. Elles éclairent, elles orientent, mais elles ne clôturent rien. Elles ne disent pas le tout, seulement le moment. Et c'est précisément pour cela qu'il faut garder l'esprit ouvert : parce que le futur, inévitablement, viendra déplacer les frontières du pensable.

Je ne demande pas qu'on me donne raison. Je demande qu'on laisse une place au possible. Qu'on admette que l'inconnu existe encore. Qu'on accepte que la pensée ne se nourrit pas de murs, mais de portes entrouvertes.


     

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